Search

Le monde du voyage pris entre les écailles du Pangolin et la roue du Paon


Surgi chez l’espèce humaine depuis la ville de Wuhan, en Chine, le nouveau coronavirus a fait le tour du monde. Au fil des jours, plusieurs pays ont décidé de fermer leurs frontières terrestres, maritimes et aériennes, avant de passer à un confinement généralisé de la population.

Une situation presque inédite à l'époque moderne et qui bouleverse nos habitudes quotidiennes. L’injonction à rester chez soi a créé un vent de panique dans un monde habitué à l’abondance, aux excès et à la surconsommation. Les images de foules se ruant sur des produits alimentaires de base ou des rouleaux de papier toilette avaient quelque chose d’irréel. La peur du manque a fait ressortir des pulsions d'achats et de survie profondément ancrées dans notre cerveau reptilien et exacerbées par des décennies de promotions et de matraquage publicitaires qui déclenchent des réactions d’alarmes et de stresse et des besoins psycho-affectifs dans notre cerveau limbique.

De nombreuses études ont récemment vu le jour pour analyser l’impact de cette pandémie sur l’industrie du voyage. Il est évidemment trop tôt pour tirer des enseignements de ces temps particulièrement durs, mais si certains analystes prédisent que l’économie mondiale pourrait se relever rapidement à condition que la crise sanitaire ne dure pas longtemps, le Boston Consulting Group s’attend à un recul historique dans les secteurs du tourisme, de l’aérien et de l’automobile, et n’espèrent pas une vraie reprise avant 2021.


L’industrie du voyage est donc particulièrement touchée par cette crise sanitaire. Les mesures prises par les gouvernements étaient impensables il y a quelques semaines. Les restrictions de voyage imposées dans presque tous les pays du monde et leur impact mondial sont sans précédant sur le secteur. Selon les spécialistes de STR Global, l'avenir des entreprises de ces secteurs sera très différent de l'une à l'autre et dépendra de leur capacité à se réinventer et à innover. En Chine, par exemple, certaines entreprises ont profité de l’arrêt de leur activité pour former leurs collaborateurs à de nouvelles technologies ou encore développer de nouvelles offres et produits capables de répondre à un éventuel changement de consommation.

Tout le monde s'accord à dire que le schéma du tourisme mondial actuel, tel que nous le connaissons, va bel et bien disparaitre. Mais la question est de savoir, quand est-ce qu'il a réellement changé? Car si le monde du voyage peut panser les dégâts causés par un virus issu du pangolin*, qu’en est-il de l’épidémie issue du paon?


L'épidémie des Likes

La technologie et les réseaux sociaux ont fortement modifié les habitudes de voyage. Il est bien plus facile et moins coûteux de voyager qu’auparavant, et les smartphones, Instagram, Snapchat et la technologie des selfies ont changé la manière d’explorer le monde.

On ne découvre plus le monde comme il y a dix ans.

Avant on arpentait les rues bleues et blanches de Chefchaouen au Maroc pour découvrir son mode de vie méditerranéen, sa cuisine diététique inscrite dans le patrimoine immatériel de l’humanité, sa casbah, sa musique spirituelle, son arrière-pays ; aujourd’hui, à chaque coin de rue, on y rencontre une horde de touristes, des femmes habillées en robe de soirée bleue, d’autres portant un sac à dos et regardant le ciel…Au point où les autorités de la ville ont décidé de tout repeindre en bleu pour attirer encore plus de touristes. Des images que nous avons déjà vues défiler sur notre compte Instagram, des images qui se répètent et se ressemblent Des clichés qui ont été rassemblées sur le compte @insta_repeat qui se moque des mise en scène répétitives que l’on voit défiler sur nos feeds, avec très souvent des dommages importants pour l’environnement: Photos entrain de jeter dans l’air les coraux blancs de Corralejo en Espagne ; Photo seul au monde sur la falaise de Trolltunga en Norvège (en réalité il peut y avoir une queue énorme pour prendre cette photo dans le vide); Photos entrain de grimper sur les Joshua trees en Californie; Photos entrain de savourer un Poke bowl avocat, graines de chia ou des crêpes aux fruits rouges dans un pays qui n’en produit pas…Un comportement irresponsable qui a poussé le WWF à mettre en place de fausses géolocalisation pour permettre de protéger la nature contre la reproduction de photos instagrammables de certains parc nationaux.

Des lieux et des instants magiques qui sont dilués dans des milliers de selfies et photos où la seule star est le moi…On ne cherche plus à voir ce qui est beau ou authentique, mais uniquement ce qui est « Instagrammable » et qui peut servir de décor pour un Selfie. Un nombrilisme décomplexé qui fait gagner des likes parce que les photos sont cool et que dans une société en panne de valeurs collectives, on aime appartenir à une communauté, en l’occurence celle des voyageurs.

Dès les années 1970, Christopher Lasch (La culture du narcissisme) alertait sur «  l'invasion de la société par le moi ». Un constat qui est, aujourd’hui confirmé, avec cette épidémie de selfies, de challenges, de « fais comme moi » mais aussi avec la publication d’une panoplie de livres sur le « développement personnel », « l‘estime de soi » et d’autres sujets qui ne sont autre qu’une dérive de l’individualisme et une excuse à ce néo-narcissisme qui caractérise nos sociétés. Un phénomène qui a aujourd’hui atteint son paroxysme avec l’apparition des Influenceurs.


L'épidémie des Influenceurs

Du latin médiéval « influens » influence, grippe (oui c’est un épidémie aussi) dérivé du latin « influere », pénétrer, se glisser, s'insinuer, se répandre; l’influenceur est une personne qui par définition exerce une action, généralement lente et continue qui agit sur un autre groupe d’individus ou une société.


Si aujourd’hui, nous commençons nos repas par une entrée et le finissons par un dessert, si nous avons une collection de mode automne-hiver-printemps-été, si nous utilisons un dentifrice, des parfums, du déodorant, une crème dépilatoire, ou si nous nous coiffons avec une frange, c’est à Ziryab que nous le devons. Il a été ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui, le plus grand influenceur de son temps.


Mais aujourd’hui, la définition contemporaine d’un influenceur est beaucoup plus simple: il suffit présenter de façon optimale les différents éléments qui définissent votre identité, et d’exhiber chaque action que vous faite: Se filmer entrain de faire du yoga devant des milliers de personnes, se photographier entrain de croquer des macarons, se filmer entrain de faire du shopping, publier une photo dans votre baignoire et surtout utiliser le bon hashtag # pour avoir le maximum de spectateurs… Aujourd’hui les influenceurs sont des individus qui cherchent à promouvoir leur personne au maximum, pour en tirer des revenus publicitaires, à partir d’un élément simple,perfectionné puis médiatisé.

Chaque jour on voit des stories défiler; et tout y est permis pour s’afficher et montrer tout son potentiel, et assouvir son culte de soi: De la photo du blogueur entrain de poser torse nu près d’une cheminée à la photo de dos de l’influenceuse entrain de contempler un paysage, fesses à moitié dénudées sur sa terrasse. Tout est image, et tout est permis pour gagner la célébrité. Jamais, dans l'histoire de l'humanité, il n’a été aussi facile de se faire de la publicité à si peu de frais. Le compte @instakhrameuse_memes en a sélectionné les plus drôles en Tunisie.

Nombreux sont aujourd’hui les touristes qui passent la majorité de leur vacances à prendre un selfie, puis un deuxième puis un quinzième, chercher une connexion wifi, réfléchir à un titre, choisir un filtre sur Instagram… au lieu de prendre une photo du paysage qui s’offre à eux ou simplement l’apprécier, comprendre le pays et la civilisation où ils se trouvent, écouter et échanger avec les gens qui les entourent. Tout est calculé, réfléchi pour que l’image paraisse naturelle, magique et parfaite. Une mise en scène qui prend en réalité beaucoup de temps à être préparée.


Personnellement j’ai déjà observé des touristes installer une tente pendant une heure, prendre une photo de l’intérieur avec chaussettes d’hiver, mug, et vêtements chaud; la désinstaller, se disputer pour la remettre dans le coffre de leur voiture, puis repartir vers un un autre spot. Des efforts maquillés en instants de bonheur et dont le seul but est d’être enviés par leur followers, de leur dire « Regardez dans quel coin paradisiaque nous passons nos vacances » , « Regardez comment je fais la fête et les canons avec qui je danse », « Regardez je bois un café dans un Starbucks et c’est mon prénom qui est écrit sur le gobelet ».

L'influence a toujours existé, mais la façon dont elle s'exerce aujourd’hui met en difficulté des marqués et des secteurs d’activité qui se retrouvent prisonniers de cette épidémie l’hyper-narcissisme qui les gangrène depuis l’apparition du Marketing d’Influence

Un risque pour les marques

Des voyages commandités et leurs gratuités, des séances de relooking, des séjours all inclusive dans un hôtel, des offices de tourisme qui font appel aux influenceurs…Une anthropomorphisation des marques et une fusion du soi avec les ventes et les produits qui a longtemps été vendue comme un levier incontournable de la communication. Mais une stratégie risquée avec de nombreux pièges et dangers pour l’image de marque.

Et plusieurs marques ont en payé les frais, la plus récente étant une agence de voyage qui a dû mettre un terme au contrat qui la liait à Kim Glow. Influenceuse française qui s'était exprimée en larmes sur Snapchat en apprenant qu'elle était bloquée en Tunisie en raison de l’urgence sanitaire mondiale. Dans la panique, elle a qualifié la Tunisie de "dictature", ce qui a créé un véritable tollé sur les réseaux sociaux. Les internautes s’en étaient pris à l’infleunceuse mais aussi aux marques qui avaient associé leur image avec cette star de la télé réalité.


Une stratégie dangereuse, aux bénéfices éphémères mais aux dégâts irréparables. Nous pourrions même voir un rejet du marketing d'influence à part entière pour certaines marques, surtout lorsqu'elles cherchent à adopter des modèles d'affaires plus durables ou fondés sur des valeurs solides et authentiques. Des marques qui, plutôt que de se référer uniquement au nombre de likes et de followers, font plutôt appel au mécénat 2.0, et se rapprochent des producteurs de contenu créatif et artistique. Une technique de communication par laquelle une marque apporte son soutien à une personne ou à une organisation afin de lui permettre de réaliser son projet (soutien d’un projet de sauvegarde, d’enrichissement, de création culturelle, d’action humanitaire ou sociale…) en contrepartie d’une prestation publicitaire clairement définie dont les modalités sont souvent détaillées dans un contrat.



Un risque pour les « Influenceurs »

Les campagnes d’influence peuvent aussi présenter des risques pour les personnes porteuses de projets intéréssants. La perte de crédibilité en est le principal. S’associer avec des marques à outrance peut entraîner la décrédibilisation du Key Opinion Leader qui risque d’être perçu comme non authentique par leur communauté. L’authenticité et la transparence étant les deux qualités que les internautes recherchent chez les influenceurs.

A force de cultiver sans cesse l’image de soi, de ne plus regarder le monde qui les entoure qu’à travers la questions de « Comment pourrais-je déformer ce qui m’entoure pour m’auto-kiffer en parlant de ma personne et de ce que je fais »; elles s’éloignent de la réalité, deviennent sourdes et aveugles face à la beauté, aux plaisirs et les petits instants de bonheur qui les entourent.

Refusons l’uniformité de cette vie clonée, arrêtons de vouloir absolument être Inspiring (inspirer les autres). Arrêtons de nous comparer, de lire des articles sur comment je dois développer mon estime de soi, sur comment je peux devenir célèbre, sur comment devenir un modèle en vivant dans le fake pour inspirer les autres à faire comme moi, et gagner cette course folle aux apparences. Refusons que les autres nous collent l’étiquette de « blogueuse » ou « influenceur » quand on voyage et que l’on partage nos découvertes. Voyager c'est d'abord un plaisir. Pas un métier.

Voyager. C'est être en quelques sortes l'invité d'un lieu. On se comporte comme un invité. On s'intéresse à notre invité. A son histoire, ses langues, ses traditions. Voyageons pour découvrir plutôt que de se découvrir, de se dévoiler, de se maquiller. Réapprenons à découvrir le monde, prenons le temps de comprendre et apprécier ce que la destination visitée offre en terme de patrimoine culturel, naturel et immatériel…au lieu de chercher notre meilleur profil pour le poster sur Instagram.

Réapprenons à voyager au coeur des peuples, à avoir des contacts privilégiés avec les populations locales, à connaître leur traditions et les respecter, à réduire votre impact, votre visibilité, voyageons en petits groupes et de façon organisée. Si les réseaux sociaux constituent un moyen de s'exprimer y compris lorsqu'on n'a pas grand-chose à dire : je bois un café, j’ai acheté un smartphone, je m’ennuie, j’écoute de la musique… Réapprenons à les utiliser en produisant un contenu artistique, utile et de qualité.

Prenons le temps de réfléchir, et de faire un véritable travail sur soi, pour être en paix avec nous-mêmes et le monde qui nous entoure. Cessons de nous cacher derrière la façade Instagram. Ayons confiance en nous et refusons cette surexposition aux « vies parfaite ».

Cette période anxiogène planétaire devrait être un point de bascule pour modifier nos habitudes et réfléchir à notre manière de consommer sur le long terme. Si cette pandémie se termine rapidement, il y aura plein d’opportunités et de très belles choses vont émerger.


0 views

Contact

  • Black Facebook Icon
  • Black Instagram Icon
  • Black YouTube Icon